Grosse fatigue
Dans le Télérama de cette semaine, une belle intervention d’Alain Ehrenberg (auteur de La Fatigue de soi, éd. Odile Jacob, à lire absolument !), au sujet des symptômes de « fatigue » qui frappent une part grandissante de la population :
« On ne doit pas isoler la fatigue mais l'insérer dans une famille de pathologies. Un nouveau jardin des espèces a en effet été planté dans nos sociétés depuis une trentaine d'années : dépression, stress, traumatismes, troubles obsessionnels compulsifs, crises de panique, addictions en tout genre, anxiété généralisée, impulsions suicidaires et violentes, conduites à risques, psychopathies, harcèlement moral, etc.
Un nouveau langage s'est imposé, celui de la vulnérabilité individuelle : il est comme une boîte à outils permettant de formuler de multiples tensions, dans une société qui se réfère désormais de plus en plus à l'autonomie, c'est-à-dire à l'initiative individuelle généralisée et à la réalisation totale de soi. Il y a là un changement dans la hiérarchie des valeurs et des normes. Les normes sociales qui favorisaient des automatismes de comportements ou d'attitudes ont décliné au profit de normes incitant à la décision personnelle, qu'il s'agisse de recherche d'emploi, de vie de couple, d'éducation, de manières de travailler, de se conserver en bonne santé ou... d'être malade.
La règle d’autonomie, à travers ses deux facettes de la libération des moeurs et de la libération de l'action, a élargi les frontières de soi. En conséquence, le nombre d'actions que vous pouvez, mais aussi que vous devez considérer comme vôtres est sans commune mesure avec celui qu'exigent des sociétés qui placent au sommet de leurs valeurs la discipline. A mesure que l'exigence d'autonomie imprègne l'ensemble de la vie sociale, la tendance à ce que chacun soit responsable de tout s'affirme avec l'autorité d'une règle, et cela quelle que soit la place que l'on occupe dans la hiérarchie sociale.
La question de l'action s'étant substituée à celle de l'obéissance, il convient d'obtenir une confiance en soi, ou une estime de soi, sans laquelle on ne peut agir. Dans l'estime de soi est en jeu la valeur qu'on vous accorde ou que vous vous accordez. Dans Deuil et mélancolie , Freud définissait d'ailleurs la mélancolie comme « un délire de petitesse ». On est là au coeur de a dépression contemporaine »
Si je peux me permettre d'ajouter mon grain de sel sel, et puisqu'on parle beaucoup de politique, en ce moment, sur GA, j'aurai tendance à réinterpréter cette vision des choses sur le plan politique.
L'individu occidental est aujourd'hui acculé à une sorte de schizophrénie: car cette toute puissance "nietzschéenne" qu'on exige de lui dans l'intimité, dans son "projet de vie", on la lui dénie absolument sur le plan social. Sommés d'être, à la fois, les inventeurs tout puissants de nous-mêmes mais, aussi, des citoyens réduits à l'impuissance, écartelés par cette dichotomie, nous retournons contre nous-mêmes l'énergie vitale qu'on nous enjoint de produire.
Il n'est donc pas étonnant que la "lassitude" dont parle Ehrenberg ait aussi des effets paradoxaux du type hyper-activité, insomnies, maniaco-dépression...
10/02/05 - 13:57
Huhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhu !
elizabethtessier