J'écoute : du baroque
Je regarde : c'est le moins qu'on puisse dire !
Je lis : ouais, pas mal
Je joue : ouais, aussi, mais pas avec les sentiments (du moins pas les miens)
Je mange : Trop......
Je bois : Tout ce qui me tombe sous la main
Je cite : "Faites semblant de croire et bientôt vous croirez" (Pascal)
(mis à jour mercredi 20 février 2008 à 20:54)

27/04/2008

27/04/08 - 13:55

Don Juan et Donna Anna



Dans La Dialectique du Moi et de l’inconscient, Carl Jung a cette formule choc : « bien des malheurs viennent de ce que l’homme cherche la Femme dans toutes les femmes et que la femme cherche à retrouver tous les hommes dans un seul homme. »
Il s’agit d’une simplification, bien sûr, mais qui, comme telle, possède un fond de vérité que l’on peut retrouver dans le milieu homo (en remplaçant « femme » par « homme ») – où se rencontrent à profusion ces deux profils pathologiques : Don Juan (le coureur) et Donna Anna (l’hystérique).

De ces deux types, chacun de nous possède bien des traits, de façon soit synchronique, soit diachronique : par exemple, pour ma part, je me souviens avoir été la plus collante des Donna Anna avec mes premiers mecs, alors que le dernier me reprochait d’être un Don Juan. Ces traits de caractère ne deviennent pathologiques que poussés à leur acmé, devenus des réflexes auxquels on ne peut se dérober.
Don Juan et Donna Anna sont tous les deux accros : l’un à la nouveauté, l’autre à un seul objet. Et ce sont tous deux des frustrés.

Le premier est toujours en train de courir après une nouvelle conquête. C’est un chasseur, un consommateur ; n’importe quelle proie fera l’affaire pourvu qu’elle soit nouvelle.
Pourtant, de cette « nouveauté », il n’a finalement aucune idée. Il ne regarde jamais vraiment ses proies. Il ne goûte jamais vraiment ce qu’il consomme. Il est comme un type qui se gaverait de M&M’s mais jamais jusqu’au bout, seulement en en suçant la gangue de chocolat pour cracher le reste, et qui s’étonnerait que, malgré leurs couleurs différentes, tous les M&M’s aient le même goût.
Don Juan ne prend jamais grand plaisir à consommer ses aventures car le plaisir est toujours plus loin, devant lui, comme la carotte de l’âne. Le Mec, ce sera toujours le suivant. Il galope après une chimère et plus il galope, plus il s’en éloigne car la succession des déceptions le rend toujours plus insensible, toujours plus difficile à émouvoir, à toucher, à faire bander.
Il n’a pas vraiment de vision précise du « mec idéal » ; ce qu’il sait c’est que le mec idéal n’est jamais celui avec qui il sort, à qui il manque trop de ceci, trop de cela, ou qui a beaucoup trop de cela et de ceci. Pire, Don Juan finit par savoir d’avance qu’un mec ne sera pas idéal : du coup, il reste sur sa réserve, communique à peine, s’engage du bout des doigts, se donne à moitié si ce n’est au dixième et, à force de rationner sa présence, son abandon et ses émois, il ne ressent plus rien qu’un vide immense, communiquant ce vide à ses amants.

Donna Anna, elle, fonctionne sur le principe de l’imprégnation, dégagé par les naturalistes : quand un poussin sort de l’œuf, il s’attache au premier objet qui touche ses sens – généralement la poule. Mais si vous remplacez la poule par une cane, une chienne ou un robot, le poussin les suivra et les considérera comme sa mère.
Donna Anna jette son dévolu sur n’importe qui. N’importe qui peut servir d’écran à la projection de son fantasme. Elle s’attache, elle se cramponne, elle tombe « folle amoureuse », ne vit plus, ne pense qu’à Lui, rêve de Lui, cuisine pour Lui, se fait belle pour Lui, mais Lui n’a la plupart du temps rien à voir avec le véritable conjoint.
Comme Donna Anna finit par se rendre compte que le crapaud qui partage son lit ne ressemble que de fort loin au petit prince de Lu, elle va s’évertuer à transformer l’un en l’autre : elle va demander au crapaud de changer de coiffure, de boulot, de s’acheter de nouvelles fringues, une Harley-Davidson, de se faire greffer une grosse bite ou étirer les jambes de soixante centimètres. Elle n’en aura jamais assez, elle tourmentera le pauvre crapaud jusqu’à ce que celui-ci, épuisé, retourne se noyer dans son marécage.
Contrairement à Don Juan, Donna Anna communique à outrance, elle parle, revendique, elle s’ouvre, elle veut que « tout soit clair », qu’il n’y ait « pas de malentendus », qu’on se raconte tout, qu’on se montre réciproquement ses points G, qu’on avoue ses faiblesses, ses fantasmes, qu’on partage, qu’on fusionne, qu’on vive dans perpétuel orgasme de mots et de sensations. Mais à force de se rapprocher de l’autre, de loucher sur lui, elle finit par le perdre de vue ou par le gober.

Dans les deux cas, ce qui manque, c’est l’empathie. Qui n’est pas synonyme de sympathie – mais signifie plutôt la capacité à reconnaître l’autre pour autre, sans en venir à le rejeter ou à vouloir lui ressembler.
Qui dit défaut d’empathie dit manipulation : Don Juan considère les autres comme des objets, des sortes de godes vivants, substituables à l’infini. Donna Anna se cantonne à un seul gode, mais elle ne cesse de le tripoter, de le transformer, de le plier, de l’améliorer, jusqu’à ce qu’il perde totalement sa forme propre.

Ni Anna ni Juan ne savent regarder l’autre, encore moins l’écouter, le respecter, chercher à le connaître, à se familiariser avec lui. Ils ne découvrent jamais rien de neuf, ni personnes, ni plaisirs, ni sentiments, ni rêves. A travers l’autre, c’est avec leurs propres fantasmes qu’ils baisent, ce qui a pour but un appauvrissement considérable de leur vie amoureuse, car passer sa vie à baiser avec quelques malheureux fantasmes racornis d’adolescent, en leur refusant tout renouvellement, toute modification, toute réactualisation, toute fécondation, régénération par autrui, par l’extérieur, le réel, les use rapidement.

Anna et Juan sont des personnes très structurées : l’autre n’est jamais admis à les « pénétrer », il est toujours réduit à un rôle « passif », rôle dont, d’ailleurs, Juan et Anna se plaignent (ils rêvent de se faire sauvagement « prendre » par de nouvelles sensations !), sans se rendre compte que leur attitude de prédateurs à la vue courte en est responsable.

Juan et Anna ne redoutent rien tant que d’être bousculés ; du coup, durant toute leur existence, ils se contenteront d’être frôlés et mourront sans comprendre pourquoi ils n’ont rien connu de ce dont parlent les livres…



commentaires

28/04/08 - 15:37

waow

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.